Histoire des caractères

Une certaine vision de l'histoire des caractères typographiques

Les origines

(manuaires et scriptes)

La majorité des écritures méditerranéennes ont comme source commune l’écriture phénicienne (1300 av. J.-C.), qui vient elle-même de l’écriture protosémitique (-1500). Les formes cunéiformes sont à la base des capitales grecques (-1100), qui évoluent vers les capitales étrusques (-700) puis se fixent avec les capitales romaines (-400).

Trajan.
D’après une étude des capitales gravées de la colonne Trajan à Rome. Carol Twombly, 1989, Adobe.
Herculanum.
Adaptation contemporaine des inscriptions découvertes à Pompeï. Adrian Frutiger, 1990, Linotype.

Les inscriptions gravées de la colonne dédiée à l’empereur Trajan (Trajan) (200 ap. J.-C.) sont devenues le prototype de l’écriture latine. Peu à peu, les capitales deviennent plus cursives (Herculanum), comme les Quadrata et Onciale qui sont plus rapides à calligraphier.

Sanvito.
Une interprétation de la Caroline. Robert Slimbach, 1993, Adobe.
FF Brokenscript.
Une gothique “assez proche” de la Textura utilisée par Gutenberg. Just van Rossum, 1990, FontFont.

La minuscule Caroline (Sanvito) est imposée dans toute l’Europe par Charlemagne, et c’est Alcuin, savant religieux d’origine anglo-saxonne qui organise cette réforme (700). Puis, la Caroline s’étroitise, se structure, elle devient Gothique (FF Brokenscript) (1000), une “invention” normande. Les typographes humanistes de la Renaissance se référent la Caroline pour leurs premiers caractères typographiques romains.

Les débuts de l’imprimerie

(humanes)

Il n’est pas tout à fait juste d’attribuer la découverte de l’imprimerie à Gutenberg (1440), puisqu’en Europe on imprime déjà en xylographie des planches de bois gravées, et en Extrême-Orient avec des caractères mobiles. Gutenberg a surtout mis au point une technique permettant de fondre des caractères en relief dans des matrices obtenues par la frappe des poinçons taillés dans l’acier par le graveur. Cette technique de composition des textes restera la plus rapide et la plus économique pendant près de 500 ans. Pour être accepté en son temps, Gutenberg prend comme modèle l’écriture Textura (FF Brokenscript), incluant de nombreuses ligatures—se rapprochant ainsi de la véritable écriture—, pour imprimer sa Bible à 42 lignes et concurrencer les copistes.

ITC Mendoza.
D’après les caractères d’Alde Manuce, il reproduit assez bien la vigueur des premières humanes et garaldes. José de Mendoza y Almeida, 1992, itc.

Poetica.
Dessin contemporain ayant en référence les écritures de chancellerie et les premières italiques de la Renaissance. Ce caractère comporte de nombreuses variantes, ligatures, lettres terminales, ornements. Robert Slimbach, 1992, Adobe.

L’humanisme se développe en Italie; Sweynheym & Pannartz (1464) gravent les premiers caractères romains qui seront “améliorés” par Nicolas Jenson pour composer “De praeparatione evangelica” (1470). Ce livre reste encore aujourd’hui un prototype de typographie de qualité. En France, c’est Gering qui grave le Romain de la Sorbonne utilisé pour le premier livre imprimé (1470). Le modèle devient typographique, plus seulement calligraphique. Francesco Griffo améliore le romain pour l’ouvrage de Bembo, “De Aetna” (1490), édité par Alde Manuce (ITC Mendoza). Ce dernier utilise pour la première fois l’Aldine (Poetica) (l’italique) pour une collection de petits livres dits “de poche,” dont son Virgile (1501). Cette italique est une transposition typographique de l’écriture courante de l’époque.

Le mouvement gagne toute l’Europe, et les caractères employés dans les ouvrages des humanistes sont largement imités: on trouve des copies de l’Aldine à Bâle (1519) puis à Lyon. La fonte des caractères devient une activité à part entière. Au début du XVIe, Pierre Schöffer le Jeune édite l’un des premiers spécimens regroupant des caractères romains, italiques, grecs, hébraïques, musicaux.

L’aventure du Garamond

(garaldes)

En France, Henri Estienne et Jose Bade composent leurs ouvrages en caractères bâlois. Vers 1520, Simon de Colines fait graver des caractères sur le modèle italien pour son imprimerie. Robert Estienne utilise pour la première fois des caractères commandés à Claude Garamond (1530). Ce sont des adaptations françaises de modèles italiens. Le Garamond devient le prototype européen et l’italique est employé conjointement. À Lyon, Robert Granjon dépasse Claude Garamond dans la conception de l’italique et grave entre 1543 et 1590, près de 100 fontes incluant caractères romains, italiques, hébraïques, arabesques et fleurons.

Garamond Adobe.
Conçu d’après des matrices conservées au Musée Plantin, il serait le plus fidèle à l’original. Robert Slimbach, 1989, Adobe.

Vrai et faux Garamonds.
Il n’y a pas de vrai Garamond, chaque créateur a ses propres références. Vraies ou fausses, le résultat peut s’avérer différent.
a. Garamond Adobe. Check also the recent Garamond Premier Adobe.
b. Recréation (Étudiants Ensad)
c. Garamond 1530 (Tiro Typeworks)
d. Garamond Stempel
e. Galliard ITC
f. Sabon Next
g. Garamont (Imprimerie nationale)
h. Garamond 3 / Amsterdam
i. Garamond ITC

À la mort de Claude Garamond (1561), ses caractères et matrices sont dispersés: Christophe Plantin, imprimeur à Anvers, en acquiert notamment une partie. Aujourd’hui musée, l’imprimerie de ce dernier conserve quelques exemples considérés comme la référence du Garamond original—c’est le modèle de certaines de nos versions contemporaines: Garamond Adobe (Garamond a.), Garamond Stempel (Garamond d.), l’Augereau (George Abrahms, 1996 non montré) et Galliard (Garamond e.) (Matthew Carter, 1978) dans une moindre mesure dans le sens ou il prend aussi ses références parmis les gravures du contemporain de Garamond, Robert Granjon. Une partie du fonds Garamond est racheté par l’imprimeur Egenolff de Genève: le Sabon (Garamond f.) (Jan Tschichold, 1964) s’inspire du spécimen de cette imprimerie (Jacques Sabon en était le chef d’atelier). Malheureusement, le contexte technique des années 60 force Jan Tschichold à concevoir différentes versions de son Sabon, et ce n’est malheureusement pas la meilleure que nous retrouvons dans nos ordinateurs aujourd’hui (dessin médiocre et proportions exécrables). Mais c’est Guillaume Le Bé qui rachète la plus grande partie des caractères de Garamond, qu’on retrouve jusqu’à la Révolution, passant de main en main jusqu’à la fonderie de Pierre-Simon Fournier le jeune (1760).

La dynastie Elsevier

(garaldes et réales)

Le siècle suivant est dominé par le fameux “goût Hollandois” (terminologie utilisé par Pierre Simon Fournier pour définir des caractères à gros œil assez étroits), même si en France (1621) Jean Jannon grave des caractères—utilisés de nos jours par l’Imprimerie nationale sous le nom de Garamont (Garamond g.) (Franck Jalleau, 1990)—longtemps attribués à Garamond: modèles de nos Garamond Monotype (Frederic Goudy, 1921), Garamond 3 / Amsterdam (Garamond d.), Garamond ITC (Garamond i.) (Tony Stan, 1975) actuels. La dynastie des Elsevier emploie les caractères de Nicolas Kis, Christophe van Dijck (1681), plus performants que leurs modèles: réguliers, d’un œil agrandi, compacts et économique.

Le siècle des lumières

(réales)

Au XVIIIe siècle, en France, l’Imprimerie royale commande un caractère idéal—le Romain du Roi—conçu par un comité d’éminents spécialistes. Les signes sont dessinés sur une grille géométrique (qui rappelle sous certains aspect la grille Bitmap de nos ordinateurs). Mais heureusement, le graveur de poinçons Philippe Grandjean les transforme en véritables caractères typographiques. Fournier le jeune rationnalise l’usage de la typographie et grave de nombreux caractères, réunis dans son Manuel typographique (1764-66). Ses caractères forment pour la première fois une famille au sens moderne, réunissant dans un même style des étroits, des larges, des caractères de texte, de titrage. Les encyclopédies, dont celle de Diderot & d’Alembert, sont souvent composées dans ces caractères.

Caslon Adobe.
Conçu d’après des documents originaux, il convient plus particulièrement au texte courant. Carol Twombly, 1993, Adobe.

Baskerville.
a. Baskerville Fry’s. D’après Edmund Fry, 1768, adaptation de l’époque du vrai Baskerville.
b. ITC New Baskerville. Le plus courant. Matthew Carter, 1978, Linotype.
c. Baskerville Book. Celui-ci convient très bien au texte courant. G. G. Lange, 1980, Berthold.

En 1725, en Angleterre, William Caslon s’inspire des caractères au “goût Hollandois” pour ses créations(Caslon Adobe). Il fournit à la demande des séries complètes aux imprimeurs. John Baskerville fait évoluer la typographie rapidement: par ses caractères très purs, ses mises en page simples—sans fioritures—avec de grandes marges, et la technique qu’il développe pour aplanir le papier et améliorer la qualité d’impression. La forme de ses italiques se réfère à l’écriture à la plume pointue. Beaumarchais imprime en Suisse les œuvres de Voltaire en Baskerville (Baskerville). Par l’entremise de l’histoire, les poinçons originaux restent en France jusqu’à la fin du XXe siècle, ils sont la propriété de la grande fonderie Française Deberny et Peignot. Charles Peignot, alors directeur, fini par les offrir à la Cambridge University Press dans leur pays d’origine, peut de temps avant la fin du démentelement de son entreprise.

La révolution typographique

(didones)

Didot Linotype.
L’un des rares Didot numériques disponibles, conçu en 2 versions, titrage et texte. Adrian Frutiger, 1990, Linotype. Voir également le HTF Didot, Jonathan Hoefler, 1993.


ITC Bodoni.
De nombreux Bodoni de synthèse ont été dessiné depuis un siècle. Cette dernière version est la seule qui propose des dessins différents en fonction des corps d’utilisation. Sous la direction de Sumner Stone, 1993, ITC.

Le point typographique est inventé par François Ambroise Didot (1780). Son fils Firmin (Didot Linotype), crée un caractère géométrique d’une pureté absolue (1784). Puis l’Italien Giambattista Bodoni (ITC Bodoni), un imprimeur d’exception, “le roi des imprimeurs et l’imprimeur des rois,” grave de nombreuses variantes réunies dans son “Manuale tipografico,” édité à Parme, après sa mort, par sa femme (1818). Ce style de caractères se répand en Europe, de l’édition soignée à la presse quotidienne, malgré la finesse de ses déliés et de ses empattements filiformes: Walbaum, Unger en Allemagne, Thorne en Angleterre…

L’industrialisation

(mécanes et linéales)

Au XIXe siècle, les didones s’adaptent aux contraintes de l’industrialisation naissante. Leurs déliés deviennent plus épais, leurs formes plus franches pour supporter les cadences d’impression rapides. Ils n’ont plus de style. C’est plutôt dans le titrage que les nouveautés voient le jour. Après avoir dessiné pour les gros corps des caractères copiant les caractères de texte, les graveurs dessinent de véritables caractères de titrage, plus lourds, plus étroits pour accrocher le regard: mécanes-égyptiennes, sans pleins ni déliés, par Vincent Figgins (1815). L’une des premières linéales, conçue sur une structure de didone, fait son apparition chez le fondeur William Caslon IV (1816, voir le Knockout de Jonathan Hoefler qui fait revivre ce genre de caractères).

Auriol.
Ou la mode orentialiste dans la typographie. Matthew Carter et Linotype Staff, 1973.

C’est aussi l’époque des caractères ornés, tels ceux qu’on peut voir sur le spécimen de la fonderie de Laurent de Berny et Balzac (ancêtre de la fonderie Deberny & Peignot). Les caractères suivent les modes artistiques: Le Grasset (Eugène Grasset, 1898) et l’Auriol (13) (Georges Auriol, 1904) mélangent histoire et orientalisme.

Les presses privées

(incises et néo-garaldes)

Dès 1840, des imprimeurs utilisent “à nouveau” des garaldes pour rééditer des textes anciens. À Lyon, Louis Perrin dessine une garalde-incise avec des capitales inspirées des inscriptions romaines lyonnaises, Pierre Jannet (Jannet) fait graver par Gouet un caractère pour sa Bibliothèque Elzevirienne (1856). Ces néo-garaldes deviennent des classiques français. Pendant ce temps, en Angleterre, le Caslon est redevenu à la mode et Alexandre Phemister (1860) grave l’Old Style pour Miller & Richard qui l’exporte vers les États-Unis. Pour sa presse privée William Morris dessine un caractère inspiré de ceux de Nicolas Jenson. Les presses privées européennes s’intéressent aux caractères “revival” et originaux.. Léon Pichon compose ses ouvrages en Dorique (Deberny & Peignot, 1917-27) et l’Astrée sort chez Deberny (1924).

Jannet.
Les caractères humanistes sont remis au goût du jour. Collectif d’étudiants, Ensad sous la direction de Jean François Porchez, 2001.

En France, l’Imprimerie nationale ressort son pseudo Garamont, puis un autre Garamont sort chez Peignot plus ou moins inspiré du premier (1910), les années suivantes verront l’apparation de nombreux “revivals” de faux Garamond jusqu’a ce que Beatrice Warde publie un texte rétablissant la vérite dans “The Fleuron”...

Nous publions ici la première partie d’une petite histoire des caractères typographiques, son originalité repose sur le fait que c’est une vision Française d’une histoire le plus souvent raconté par des Anglo-saxons. A vous de vous forger votre propre point de vue. La partie 2, couvrant le vingtième siècle jusqu’a l’histoire la plus récente est aussi en ligne. Bonne lecture.

Nous avons volontairement choisi d’illustrer notre propos non par les modèles originaux, mais par leurs adaptations numériques contemporaines, afin de consulter de manière plus pragmatique les catalogues de caractères typographiques, chaque caractère étant directement utilisable sur nos ordinateurs. Après chaque sous-titre, nous avons indiqué—d’après la classification Vox-ATypI—la catégorie des caractères évoqués.

Chapîtres

Partie 1
Les origines
Les débuts de l’imprimerie
L’aventure du Garamond
La dynastie Elsevier
Le siècle des lumières
La révolution typographique
L’industrialisation
Les presses privées

Partie 2
Linotype-Monotype
Le Bauhaus
L’Après-Guerre
Le style international
Les années 60 et 70
L’informatique
L’internationale de la typographie
Les fonderies individuelles
Caractères récents

Crédits

Jean François Porchez, copyright 1997-2008 tous droits réservés, reproduction interdite. La version française est basée sur l’article (p. 36–45) par le même auteur publié dans Encyclopédie de la chose Imprimée, Edtions Retz, 1999.

Caractère utilisé pour le titre: Sabon Next LT


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