Une histoire de famille de caractères
Une histoire de famille de caractères
À moins que vous soyez un créateur de caractères, vous ne risquez pas de porter attention aux formes des lettres qui compose cette phrase. Et il doit en être ainsi. Les caractères de textes ne doivent pas attirer l’oeil. Leurs formes doivent être simples, sobres & familières de façon à ne pas prendre le pas sur la lecture. Les formes pas habituelles ou curieuses risquent de gêner & contrarier le lecteur.
A contrario, les yeux d’un créateur de caractères se portent sans cesse sur les formes des lettres. Si la conception de caractères de textes est votre travail, vous devez voir ce que les lecteurs ne voient pas. Les plus petits détails & l’espacement des lettres ont une forte répercution sur l’effet d’ensemble. Les signes se répètent sans cesse dans toutes sortes de combinaisons. Lorsqu’ils sont composés en mots, paragraphes & pages, une certaine harmonie doit s’en dégager tout en préservant l’intégrité de chacun d’entre eux. La typographie est un art un peu particulier, puisqu’on ne le dit bon que si l’on ne voit pas ce qui a été fait.
La version de la Stone Type Foundry de la famille ITC Stone contient des chiffres minuscules et des petites capitales.
L’intégration de formes distinctes ne s’applique pas seulement aux signes individuels mais aussi a diférents groupes comme les capitales, les minuscules. Leur utilisation conjointe est une convention si profondément enracinée qu’on croit qu’ils forment un groupe unique, alors qu’en fait, l’apparition des capitales précède de quelques siècles celles des minuscules. Ils n’ont pas été utilisés ensemble avant que les scribes ne les calligraphient en même temps. Depuis lors, les typographes n’ont pas cessé de les rendre compatibles.
Fondamentalement, il faut tout faire pour préserver leurs particularismes qui ont motivé une utilisation conjointe. Un équilibre entre diversité & uniformité est très important pour favoriser une lisibilité de haut niveau.
Le style appelé italique—utilisé habituellement avec le caractère romain—est un autre exemple de l’évolution historique de l’intégration. Quand il a été développé au XVe siècle, à Venise pour Aldus Manutius, c’était pour être utilisé dans des livres comme style unique. C’est seulement quand les imprimeurs ont commencé à l’utiliser avec le romain, que les créateurs de caractères les ont conçus avec des caractéristiques communes comme la taille & la graisse. C’est le résultat de cette intégration que l’on appelle aujourd’hui famille de caractères.
Le phénomène de famille n’est pas restrictif aux systèmes d’écritures occidentaux. Le Japonais à l’habitude de combiner trois styles d’écritures : les monogrammes Chinois—appelés kanji au Japon, & deux systèmes syllabiques appelés kana. Le premier de ces deux systèmes, le hiragana, est utilisé pour infléchir le kanji. Le deuxième, le katakana, est utilisé entre autres pour translitérer les mots étrangers. Ils sont une évolution du kanji, comme nos minuscules latines viennent des capitales romaines. Les créateurs de caractères Japonais sont confrontés au problème d’harmonisation de ces trois systèmes d’écritures—kanji, katakana, & hiragana—comme les créateurs de caractères occidentaux le sont avec les capitales, minuscules, italiques & autres styles.
Selon nos habitudes d’utilisation des caractères latins, une famille de caractères, contient des capitales, bas-de-casse, petites capitales, pour le romain comme pour son homologue italique ainsi que des déclinaisons en gras, des romains & italiques. Depuis le début du xixe, des nouveaux styles sont apparus. Certains sont utilisés ensemble pour résoudre les plus complexes des problèmes typographiques. De nos jours, le mélange des caractères avec & sans empattements est courant. Lorsqu’ils sont utilisés ensemble, ils ont chacun un rôle bien spécifique.
Le processus d’intégration de caractères avec & sans empattements dans une même famille est déjà commencé. La première de ce type semble avoir été créée par le Hollandais Jan van Krimpen au début des années trente. Les Demos & Praxis créés dans les années soixante-dix par Gerard Unger, sont des caractères avec & sans empattements faits pour aller ensemble. Depuis lors, de nombreux autres créateurs ont conçu des familles de caractères contenant des versions à empattements & sans : De Ed Benguiat avec le ITC Benguiat & ITC Benguiat Gothic en 1979 au FF Thesis de Luc(as) de Groot en 1994. Le ITC Stone créé en 1987, contient un style appelé Informal qui a été dessiné pour satisfaire aux besoins du secrétariat. Le Rotis créé en 1989 par Olt Aicher contient un Semiserif, similaire au The Mix de la famille Thesis.

Sumner Stone en Italie.
La plus récente des familles qui contient des versions avec & sans empattements est Le Monde, créée par Jean François Porchez pour le journal du même nom en 1995. Depuis, cette famille n’a cessé de grandir & contient une nouvelle version à empattements spécialement conçue pour l’édition & un style appelé Courrier—ses formes sont issues des caractères utilisés par les machines à écrire.