Lire neuf grand & beau
Lire neuf grand & beau
Son oeil me regardait. Tout rond. Cet oeil ne m’a plus quitté. Aujourd’hui encore, je me demande pourquoi. Et comment? Je me souviens de nos premières rencontres. C’était en 1994, vers la fin de l’année. Jean-François Porchez était venu nous l’apporter précautionneusement au Monde. Dans le plus grand secret, Jean-François Fogel & Nathalie Baylaucq qui s’activaient aux fourneaux de notre nouvelle formule, examinaient cet il avec un sérieux d’enfer.
Pas question de plaisanter avec le nouveau caractère du Monde ! Dans les bureaux terriblement austères du quotidien, chacun était conscient qu’il fallait d’urgence changer de caractère. Affaire de survie. Il fallait sauver du naufrage définitif la vue d’un grand nombre de nos lecteurs. Nous nettoyer l’oeil. Nous laver le regard. Nous oxygéner la rétine. Nous flatter la pupille.
Il fallait pouvoir lire neuf, grand & beau. Le caractère Le Monde que nous apportait timidement Jean-François Porchez faisait-il l’affaire? Nous le flairions, le soupesions, l’observant à la loupe, examinant méchamment ses pleins & déliés. Nous voulions être intransigeants. Nous le fûmes.
Nous voulions le plus beau, le plus efficace, le plus visible & invisible des caractères. Nous l’avions!
Un beau jour, verdict fut rendu. Le caractère Le Monde Journal fut approuvé à l’unanimité. Il fut jugé souple & svelte, mince & minéral.
Nous l’avions apprivoisé, nous le regardions avec sympathie & respect. Nous nous inclinions devant son génie discret : tout aussi maigre & menu que le précédent, il paraissait plus large & costaud. En un mot, rassurant, confortable. Aéré.