Parisine
Il y a deux façons de créer des caractères. La première, la plus souvent utilisée consiste à dessiner un caractère de son choix en ayant établi ses propres contraintes, puis de le distribuer: en le confiant à un fondeur ou en le commercialisant par ses propres moyens. La deuxième solution est de travailler à la commande pour un client précis. Plus sécurisante d’un point de vue financier, cette solution offre surtout l’opportunité de concevoir un caractère en fonction de contraintes très précises, imposées par le commanditaire. Que ces contraintes soit techniques, historiques ou esthétiques, elles sont souvent inimaginables lorsqu’on essaye de les définir soi-même.
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Parisine Regular en grand corps.
Différences
Après avoir dessiné des caractères pour la presse, destinés majoritairement aux petits corps & à l’impression sur papier, c’était un challenge intéressant que de créer un caractère utilisé en signalétique avec des supports de lecture différents du papier. La taille des corps utilisés en signalétique peuvent à la fois “révéler” les formes & les caractéristiques d’un caractère, comme ses défauts. Contrairement aux caractères destinés aux petits corps, à l’impression sur du papier de mauvaise qualité, qui, réunies obligent le créateur de caractères à affirmer certaines formes, certains signes au détriment d’autres—les caractères utilisés en signalétique doivent eux, plus jouer sur le minimalisme de leurs formes. Ils doivent exprimer une certaine pureté.
Les caractères livresques de la Renaissance restent l’archétype de toute typographies imprimées. Pour la signalétique, la pureté des capitales grecques et romaines sont de bonne références historiques. Leurs contreformes ouvertes, leurs proportions, leur simplicité dans le cas des capitales grecques sont des spécificités nécessaires à prendre en compte dans la création de caractères dédiés à l’inscription monumentale.
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Signalétique de base avant l’introduction du Parisine. Notez que le texte “Chevreuses” se positionne trop à droite du fait de la chasse large de l’Helevetica (point rouge).
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Signalétique de base après l’introduction du Parisine. Notez que le texte “Chevreuses” se positionne correctement du fait de la chasse étroite.
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Usage du Parisine dans de la signalétique RATP.
Le cahier des charges
Rappelons les faits. En France, les inscriptions & plus particulièrement celles du métro parisien, sont majoritairement des capitales. Au début des années soixante-dix, Adrian Frutiger a dessiné une variante de son Univers pour le métro (je dis ceci de cette manière du fait de la forte analogie entre les deux): sa recommandation était de rester tout en capitales pour des raisons de cohérence graphique avec les inscriptions existantes, alors qu’en même temps il concevait le Roissy (le futur Frutiger). Depuis, plusieurs dizaines d’années se sont écoulées, & la Ratp (Régie automne des transports parisiens) a fini par travailler, en interne, sur un nouveau concept de signalétique. Les bas-de-casse, offrant une forme globale des mots plus contrastés, ont été choisies pour améliorer la lisibilité. Pour ce projet de nouvelle signalétique—applicable sur l’ensemble des transports collectifs parisiens—ils ont du choisir un caractère. Après plusieurs propositions, dont le Frutiger, le président de la Ratp imposa à l’équipe de création de selectionner l’un des caractères déjà employés par la Ratp : le “Métro” tout capitales, dessiné par Adrian Frutiger, Le “RER” tout capitales arrondies, dessiné par Albert Boton dans les années 70 pour le nouveau réseau de métro rapide, le Gill Sans utilisé depuis peu pour la communication publicitaire, & enfin le Neue Helvetica utilisé pour la signalétique du réseau d’autobus.
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Signes de base comparés: Helvetica Bold à 90%, Parisine Bold à 100%
Vers 1995, c’est logiquement le Neue Helvetica qui fut choisi en raison de sa large diffusion & sa disponibilité sur tous types de matériels informatique. Cet avantage s’est révélé ne pas en être un, chacunes de ses versions “légérementes différentes” sont inadéquates à une normalisation précise d’une signalétique applicable au long terme par des acteurs souvent très différents. En effet, lorsque l’on parle d’Helvetica, un non-professionel de la typographie croit souvent qu’une version non-originale peut faire l’affaire. Erreure!
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Parisine Sombre Bold et Parisine Clair Regular
Pourquoi un caractère spécifique?
Le service chargé de la signalétique remarqua rapidement que l’Helvetica “chassait” trop dans certains cas: Le nom de la station Champs-Élysées Clémenceau est plus long que celui de Nation. Auparavant, à la Ratp, l’habitude était de définir la taille des panneaux en fonction de la place dont on disposait: dans les stations les plus importantes (la où, il y a de nombreuses informations sur les panneaux de correspondances & sorties), les textes étaient relativement plus petits! Le système modulaire lui, n’autorise que de très légéres modifications des proportions, ce qui est un vrai problème dans un pays latin qui n’aime pas être “normalisé”!
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Toutes les graisses.
Ses caractéristiques
C’est de là qu’émerge l’idée d’un caractère du genre de l’Helvetica mais spécifique à la Ratp, chassant moins que le premier, tout en étant aussi lisible. Et le Parisine naquis vers 1996. Dessiné sur une base d’Helvetica Bold étroitisé à 90%, le Parisine Bold est conçu plus ouvert pour rétablir les pertes dues à l’étroitisation. Ses formes sont comparativement plus douces et rondes. L’horizontale est légèrement plus grasse que la normale pour compenser la verticalité due à la chasse étroite. Les formes spécifiques de chacune des lettres individuelles sont optimisées, dans le but de mieux les différencier tout en préservant l’unité d’ensemble. La contre forme du “o” n’est plus décliné dans les autres signes comme c’est le cas dans l’Helvetica ou Frutiger, Ainsi, les contre formes du “b, d, o, p, q” sont plus différentes les unes par rapport aux autres. La forme du “g” est plus spécifique, en référence à l’alphabet d’Edward Johnston. Les f, t sont relativement plus amples dans le but de mettre en valeur le blanc de celles-ci et limiter l’effet de verticalité de l’aphabet. Le “R” retrouve sa diagonale, si spécifique, qui le différencie mieux du “B”, etc. Les capitales sont également légèrement plus grasses pour mieux marquer les mots. Elles ont des proportions plus proches des capitales romaines & une chasse relativement large comparativement aux bas-de-casse. Pour les chiffres, largement employés pour les indices de lignes de métro, de bus, c’est la même chose, ils sont relativement larges & ouverts. Cette première version a été déclinée qu’en 2 séries, un gras et son italique, seules ces dernières étaient nécessaires en signalétique.
L’italique est principalement utilisé pour les traductions. Il a donc été dessiné dans ce but. D’un dessin plus cursif, il est plus étroit & maigre que le romain. Lorsqu’on dessine un italique, deux options sont possibles: celle qui consiste à dessiner un romain penché n’a pas été choisie car d’un dessin trop peu différent du romain. Par contre, le problème du vrai italique est principalement le “a” qui a tendance a se confondre avec le “o”. Sans résoudre complètement le problème, la présence d’une “sortie” améliore malgré tout sa visibilité. Le “e” est plus rond comme dans les italiques. Le “f” après quelques essais n’a pas sa descendante caractéristique des italiques traditionnelles—trop cursive pour une utilisation en grands corps.
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Parisine Clair Regular et Parisine Sombre Bold.
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Les terminaisons sont différentes selon les graisses.
Un premier bilan…
En 1999, malgré que le caractère ne soit pas utilisé encore à grande echelle, pour des raisons de budget, seules les nouvelles infrastructures, telle la ligne 14 ouverte lors de la Coupe du monde de football en bénéficie, les gens du métro ont commencés à le tester avec succés sur d’autres supports, tel la cartographie. C’est la une preuve que Parisine joue parfaitement son rôle, il plaît aux utilisateurs qui commencent à se l’approprier. Dès lors, la question de l’élargissement de la famille fut évoqué, les gens de la cartographie pensaient qu’un regular et son italique suffirait.
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Couverture d’un livre sur l’histoire des caractères. Mis en page et écrit par Muriel Paris. Parisine Sombre Regular et Parisine Bold.
L’élargissement
Rêvant depuis le début du projet en 1996, d’une grande famille utilisable sur tous supports de communication, d’information de la RATP, je proposais donc une famille de 6 graisses avec leurs italiques. Après quelques discussions ou j’expliquais que le Bold de 1996 ne contrasterait sans doute pas assez avec le futur Regular, que d’autres graisses seraient nécessaires tel un Extra-bold, un light très utiles en cartographie par exemple ainsi que pour une utilisation plus large de la famille, devenue élément de l’identité RATP; mon principal argument était financier. J’avais préparé 2 devis, un plus cher que la normale pour le Regular et l’italique et un deuxième relativement moins cher que la normale pour l’ensemble de la famille de 6 graisses, ayant comme but de pousser vers ce deuxième devis!
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Le spécimen de caractères duParisine créé par Muriel Paris en 1999 pour le lancement des 2 familles.
6 mois furent nécessaires à la création des nouvelles séries et redessin des séries existantes. Comme d’usage aujourd’hui, seules les graisses extrêmes ont été dessinées. C’était une réelle difficulté de concevoir ces extrêmes tout en conservant l’esprit étroit du gras existant, plusieurs essais furent des passages obligés avant de trouver le bon équilibre. Je continue de préférer Fontographer 4, mais plus pour longtemps je pense, pour sa rapidité de dessin, ses options de nettoyage des formes bien utiles dans les premiers temps, son système d’aide aux approches et approches de paires paramétrables. Il révèle son ancienneté lorsqu’il s’agit de contrôler des pourcentages d’interpolations différents dans les abscisses et ordonnées, d’agir d’une façon globale sur les encodages, les copyrights, les ID, etc. Robofog, et Fontlab sont plus adaptés à ce genre de choses, Robofog pour son contrôle via son concept de scripts utilisant le langage Python, FontLab parceuq’il est le seul qui permet la fabrication de fontes de qualité professionnelle pour Mac/Os et Windows. Ce dernier aspect était important du fait qu’a la Ratp, ils travaillent dans ces deux univers, commençant certains projets sur Freehand Windows, terminant sur Illustrator Mac/Os, le système de nommage des fontes se devait d’être parfaitement compatible, d’où l’idée de diviser la famille en 3: Parisine Clair, Parisine, Parisine Sombre, chacune comprenant 4 séries de base, Regular, Italic, Bold, Bold Italic.
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Comparaison des Parisine et Parisine Plus.
Plus
Le Parisine Plus est apparu comme un jeu, lors du travail sur le Parisine de base. La version Plus était un moyen de jouer avec des formes plus extravagantes, pas prévues pour être utilisé par la Ratp mais destiné à une utilisation plus large par les graphistes. Restant très septique tout au long de sa création quand à la nouveauté, l’apport créatif du Parisine, le Plus était un moyen de contrer ces doutes par le jeu. Les italiques du Plus furent particulièrement agréables à concevoir après la rigueur des versions de base.
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Aujourd’hui, le caractère est disponible & utilisable par tous dans ses deux versions. Mais, si étrange que cela peut paraître pour moi, le Parisine “standard” est celui qui a le plus de succès de toutes mes familles de caractères. Je dis étrange, parceque je me suis toujours questionné quand à son manque de nouveauté. Pourquoi le Parisine est-il si apprécié? C’est peut-être parce qu’il est une synthèse entre un Helvetica un peu trop germanique & le style un peu trop latin de son créateur?